L’amie prodigieuse

amieprodigieuseL’amie prodigieuse fait partie de ces livres qui vous font envier ceux qui les ont encore à découvrir, pour les heures de plaisir qui les attendent. Enfin un ouvrage qui adopte un point de vue riche et nuancé, dans le respect de la complexité des âmes et des rouages sociaux, sans jamais succomber à la simplification ou aux raccourcis qui nous font trop souvent dépeindre une société par ses traits les plus caricaturaux. L’intrigue, bien ficelée, est desservie par une plume superbe qui suit la même rigueur. Les phrases sont parfaitement calibrées : ni trop courtes ni trop longues, pas de rythme ternaire omniprésent qui finit en général par me taper sur le système, des adjectifs précis et bien placés, et des effets d’anticipation bien menés qui nous font tourner chaque page avec excitation. Un petit bijou qui s’étale à mon grand bonheur sur quatre tomes, dont les deux premiers ont été traduits en français (excellente traduction, au passage). Gallimard, encore, à qui je suis décidément vendue. Cet article est consacré au premier volume.

Parmi les multiples démonstrations d’intelligence et de réalisme, le joli pied de nez que fait l’auteure aux nostalgiques du bon vieux temps : non, les gens n’étaient pas plus heureux, et ne vivaient pas dans plus de candeur, de bonhomie et de simplicité morale. Ses souvenirs d’enfance (l’ouvrage est partiellement autobiographique) dressent un tableau terrifiant du Naples de l’après-guerre, où les accidents domestiques, les maladies infectieuses et les meurtres banalisés décimaient les familles. La vendetta édictait les normes sociales et le regard inquisiteur des voisines modelait efficacement les comportements.camerasitaliennes L’individu était étranglé par une toile serrée de conventions plus ou moins tacites qui réglaient sa vie privée et publique. Tout se savait, dans cette ville écrasée de chaleur où des fenêtres jaillissaient scènes de ménage, échos de châtiments corporels et parfois casseroles, mais les non-dits que flairaient même les enfants étaient tout aussi écrasants et normatifs que les lois officieuses du quartier.

Dans ce microcosme dont la surchauffe perpétuelle et intrinsèque est encore amplifiée par le ressac des collaborations malsaines de la guerre évoluent Lila et Lenu, deux amies indéfectibles malgré leurs profondes divergences de caractères et de trajectoires.

Lenu, la narratrice, est appliquée, laborieuse, un brin froussarde et plutôt conformiste; mais l’école sera pour elle un formidable levier d’ascension sociale. Poussée par son institutrice qui secoue les immobilités et réticences familiales, Lenu poursuivra longtemps et brillamment ses études, parcours tout à fait hors-norme pour les femmes de sa génération.

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Lila est l’amie prodigieuse. Contrairement à Lenu dont les neurones ont besoin d’un travail personnel soutenu pour se perfectionner, Lila a du génie. Elle est de ceux qui apprennent par imprégnation, envers et contre tous les déterminismes, et qui métabolisent en un quart de tour les nouvelles informations en savoirs opérationnels. Elle est obstinée et effrontée, et n’hésite pas à s’attaquer à bien plus gros qu’elle pour rendre elle-même justice. Sa fulgurante traversée de l’école primaire s’arrêtera net, ne bénéficiant pas du même soutien que Lenu : elle dévalise alors la bibliothèque, et se greffe sur les apprentissages de son amie pour en profiter, avant d’orienter son esprit tactique vers d’autres portes de sortie. Portée par un caractère incroyablement fort, vrai cerveau du duo, elle mènera son destin avec maestria malgré les entraves de sa condition.

Les deux filles que l’on suit de l’enfance à l’adolescence sont le Pygmalion l’une de l’autre, s’admirant profondément, se jalousant, s’affrontant dans des joutes de diverses natures, se construisant mutuellement par un jeu de surenchère dont elles profitent toutes les deux. C’est cette dialectique du maître et de l’esclave, appliquée à des gamines qui rêvent de briser leurs chaînes, puis à des adolescentes animées d’un vif élan d’émancipation, qui donne une saveur incroyable au récit entremêlé de leurs vies. Leurs trajectoires se croisent, s’accompagnent, se dissocient pour revenir toujours l’une vers l’autre comme un élastique. Chacune à leur manière, elles manipulent leur entourage, se fraient un chemin audacieux jouant des conventions, et récupèrent un peu de contrôle sur leurs existences que tout le quartier aimerait piloter. Elena Ferrante (nom de plume) nous livre ici de pertinentes réflexions sur la condition féminine, enrobées dans un galimatias jubilatoire de péripéties enfantines.

Une réflexion sur « L’amie prodigieuse »

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