Antigone 2.0

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Intemporelle Antigone qui oppose ce que son cœur lui dit à la justice froide des hommes. Lecture adolescente qui nourrit la flamme radicale de cet âge aussi versatile qu’obstiné. Engagée à défendre droits humains et solidarité intersectionnelle, Sophie Deraspe (le profil Amina, les loups) transpose cette icône d’une justice ancrée dans l’humanité de notre condition dans nos quartiers malmenés par l’intolérance et le repli identitaire. Elle réalise, co-scénarise, dirige la photo, et participe au montage de son film. Nul doute, elle le porte en elle, et je gage que c’est l’investissement passionné de son auteure qui embrase l’œuvre. Dans un paysage cinématographique aux statistiques étourdissantes de sexisme (4% des films sélectionnés à Cannes ont été réalisés par des femmes, 23% des films ont pour personnage principal une femme, 7% de réalisatrices à Hollywood…), avec trois femmes, maghrébines de surcroît, en tête de distribution, cette Antigone 2.0 fait oeuvre utile sur le front féministe.

L’impossible choix

Le dilemme fondateur ne doit pas prendre une ride : se soumettre au caractère parfois inique de la justice, aveuglée par ses conventions et son caractère nécessairement impersonnel, ou dénoncer les traitements inhumains et injustes dont elle peut accoucher? Faut-il continuer à obéir à la norme lorsqu’elle nous accule à renier nos élans intimement justes, ceux qui placent l’amour et la cohérence comme moteurs de nos actions? Comme dans la tragédie de Sophocle, magnifiquement reprise au XXe siècle par Jean Anouilh, Antigone fronde le pouvoir pour défendre l’honneur de ses frères, Etéocle, tué dans une « bavure » policière impunie, et Polynice, accusé d’avoir voulu le défendre.

Les éléments tragiques sont là, mais disposés dans un cadre ultracontemporain, celui d’une famille immigrante de première génération dans un quartier quelconque et anonyme de Montréal, vivant dans la douleur du drame qui a motivé leur exil de Kabylie. Le climat social est clairement le nôtre, constitué de tensions de plus en plus palpables entre communautés, genres, et générations, nourrissant dos à dos polarisations et radicalisations. Toute ressemblance avec le cas Villanueva ne sera pas fortuite.

Sur la ligne de crête

Sophie Deraspe doit naviguer avec beaucoup d’adresse entre l’exposé-dénonciation de cette opposition croissante, et l’esquisse de lignes de fuite qui nous sauveront de cet enfermement. Car si le film est acerbe, sa militance est aussi portée par un optimisme résolu, déposé sur les épaules de la jeunesse. Cette binarité qui gangrène notre société est démontrée, parfois avec un peu trop de caricature, mais elle est aussi tempérée par une distribution des rôles qui brisent les moules. Au caractère androgyne de l’héroïne, au cœur de l’intrigue par le travestissement qu’il permet, répond l’apparence féminine de son tendre amoureux. Le système est dénoncé sans -trop de- kitsch ni outrance, et même si certains duos évoquent sans ambiguïté la domination patriarcale, notamment celui dans le bureau de police où l’interrogateur transpire la testostérone et l’agressivité, le personnage de la juge ou de l’éducatrice en centre jeunesse, sèches comme des triques, contrebalancent le topo.

Les clichés en embuscade

Antigone

Il y a, par moments, des saillies de superficialité et de stéréotypes. Le choix de ressusciter la fratrie maudite de Sophocle sous les traits, souvent grossièrement tirés mais aussi sauvés par la finesse du jeu, d’une famille immigrante de première génération était un pari très risqué. On comprend bien ce qui l’a motivé : il permet à la réalisatrice de mettre en scène profilage racial, brutalité policière et déportations, et d’élargir la problématique originelle aux inégalités sociales contemporaines. Elle dénonce les abus de pouvoir de tout ordre, y compris de l’avocat commis d’office qui, avant de servir d’adjuvant à Antigone, lui monnayera l’accès à la rumeur du monde dont on la prive. On y voit des fonctionnaires imbus de leurs prérogatives agiter la carotte de la citoyenneté -et le bâton de son retrait- sous le nez de ceux qu’on aime garder sur un siège éjectable. Cette édification par le système d’un statut civique en outil de contrôle fait évidemment écho aux manœuvres politicardes actuelles. On fait miroiter la citoyenneté comme un Graal de plus en plus difficile à atteindre, privilège que ceux qui en héritent par la naissance peuvent confisquer à ceux qui n’ont pas eu cette chance.

Un air de printemps érable

Ces injustices exposées, la réalisatrice invite ensuite à s’y attaquer par le mouvement social qui se soude, initié par une jeunesse radicale dans son essence. Le portrait de la foule, reprise des chœurs de la Thèbes de Sophocle, est particulièrement réussi. Au combat individuel de la jeune révoltée, Sophie Deraspe lui adjoint une foule sentimentale capable d’ébranler l’impersonnelle justice. Le chœur de vieillards dans la pièce grecque, incarnation d’une certaine sagesse hermétique aux justifications légales, est retourné comme un gant dans cette adaptation, où c’est la jeunesse qui rappelle les décideurs à l’ordre. La mise en scène de la communication moderne et de ses effets sociaux est aussi astucieuse qu’efficace : des dialogues tirés de threads de textos et un kaléidoscope de photos-montage défilent en surimpression du jeu des acteurs, subitement ralenti, pour mieux monter le décalage vertigineux entre la vitesse de circulation (et de dévoiement) de ce qui fait aujourd’hui l’information, et le temps réel, incompressible, de la vraie vie. Elle montre aussi la labilité des opinions associée à cette hyperconnection. Le premier chœur conspue une Antigone défigurée par la rumeur populaire et le cadrage médiatique, tandis que le second, nouvelle peau du premier, se rallie à sa cause, frappant sur sa poitrine comme sur les casseroles de 2012, et arborant un macaron rouge à son effigie.

manifestation étudiante
Printemps érable, 2012

La sélection des marqueurs d’altérité

Mais ce choix assumé de mettre l’immigration au centre du théâtre repose sur une attente tacite envers le spectateur de résister à une interprétation qui viendrait miner le propos. Les deux frères, Etéocle et Polynice, ont embrassé la criminalité. Les filles, elles, font profil bas et suivent la norme. Plane ici une dangereuse étiquette menaçant la perception de ce que deviennent les réfugiés installés au Québec, et susceptible de renforcer les polarisations que le film s’attache à dénoncer. De même, les racines kabyles de la famille sont incarnées par le personnage de la grand-mère, allophone, vêtue de manière traditionnelle, et qui vit dans son appartement montréalais comme elle le ferait au bled, l’incontournable musique d‘Idir sur les lèvres. Garder le folklorique orientalisant de la différence et rejeter le reste, la manœuvre est connue, et le film ne semble malheureusement pas y échapper. Enfin, le scénario, qui démarre sur les chapeaux de roue avec un ingénieux dispositif de transposition de l’intrigue qui l’actualise sans la dénaturer, finit un peu en queue de poisson, avec le goût fade du compromis qui jure avec l’essence tragique de la pièce.

Éblouissante Antigone

Mais l’interprétation magistrale de Nahéma Ricci dans le rôle flamboyant d’Antigone amortit ces critiques. Elle nous hypnotise, et compense par une immense sensibilité les quelques lourdeurs et superficialités. Son incarnation de la passion adolescente est sublime et totale : ses émotions affleurent sous sa peau, filmée en gros plan, son regard porte parfaitement la cause qu’elle défend, elle habite l’espace avec autant de délicatesse et de discrétion que de détermination et de puissance dans son engagement. On aurait aimé entendre d’elle une diatribe aussi percutante que celles que Jean Anouilh lui met dans la bouche. Sobre, avec une intensité logée dans le mouvement de son corps plus que dans ses réparties, l’Antigone de Sophie mise sur l’univocité et la puissance de ses rares phrases. Ramassées, martelées, elles évoquent l’intégrité de leur auteure, convaincue de la légitimité de sa cause. On la suit, subjugué par son regard, reléguant à l’arrière-plan maladresses et bruits de fond. Voyage, Antigone, à l’heure de nos soumissions et abdications, ton appel à la désobéissance civile et à la force de la mobilisation est retentissant.

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