Gabrielle au travail

Sauvagines

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Mars 2013. Dans un cercle de doulas en devenir, mon premier né au sein, j’écoute Gabrielle nous annoncer qu’elle veut être la sorcière du village. Celle qui hache le plantain pour en faire un baume, suspend la marjolaine tête en bas, et infuse dans la vodka les racines de l’échinacée. Chahutée entre le boulevard Saint Joseph et le Bas-du-Fleuve, elle hésite. Va faire un tour en camper dans des communautés agricoles inspirantes et des Rainbow gatherings. Tranche pour le bois. Seule.

Rivière Kamouraska
Rivière Kamouraska, crédit David Célès

Décembre 2015. J’entrebâille la porte de la chambre. Chuchotis de fée-marraine devant ma deuxième fille endormie. Le souper s’étire pour laisser les conversations s’alourdir. Gabrielle partage avec vigueur son désir de signer enfin ses propres textes, plutôt que de traduire ceux des autres. Ronde d’un enfant attendu pour le printemps, elle et son compagnon ont clanché juste avant l’hiver la construction de leur chalet de bois à énergie solaire, au bord de la rivière Kamouraska, dans le Bas-du-Fleuve. Flora poussera sous les épinettes.

Février 2018. Encabanée sort en librairie et trouve immédiatement son lectorat. La symbiose avec l’air du temps est telle que la rencontre semble arrangée avec le gars des vues. La maison d’édition XYZ l’a flairé, et peut se féliciter d’avoir eu du nez : manifeste écologique, appel à habiter le territoire pour mieux le défendre contre les assauts de l’industrie affairée à entretenir notre société de consommation, c’est aussi une invitation à se trouver, soi, dans la richesse d’un certain dénuement.

Gabrielle et Encabanée
Gabrielle et Encabanée, crédit Rosaire Dionne

Ce petit livre poétique, paré des charmantes illustrations de Gabrielle, nous ébranle en questionnant notre rapport à la nature, à nos convictions, et, ultimement, à ce qui nous meut et nous émeut. Au plus fort de l’hiver, dans cet espace atemporel et ultrasensoriel qu’ouvre une naissance, je le lis d’une traite, les chaudes respirations de ma dernière née dans le cou. La convocation à trouver la cohérence entre nos choix et nos valeurs est impérieuse, et me touche au cœur. Gabrielle a réussi à extrapoler de son expérience personnelle d’un ermitage choisi, puis forcé par une vague de froid polaire, une parabole à portée universelle : il faut retrouver notre communion primordiale avec nos écosystèmes. Voyage immobile et puissante interpellation. Sensible comme jamais à la fragilité de la vie et à la force des choix qui érigent notre parcours, je suis profondément inspirée. Admirative devant la cohérence de Gabrielle qui se bâtit un destin à la force du poignet.

Septembre 2019. On marche par centaines de milliers pour le climat. On est éco-anxieux. On vote pour, contre, on ne vote pas. Le shack d’Anouk-Gabrielle, maintenant lieu de pèlerinage littéraire, a laissé sa place à un potager éminemment permacultivé, nourri au compost et à l’eau de pluie. La rivière pourvoit, au besoin.

la maison de Gabrielle Filteau-Chiba
La maison de Gabrielle, Francis et Flora, crédit Gabrielle Filteau-Chiba

Cerclé de clôtures en troncs argentés, ses dômes accueillent vivaces autochtones et légumes qui finiront cannés dans la chambre froide en tombeau, sous la cuisine. La saison est courte et intense dans les Hauts. Grange, serre vitrée, poulailler, frigo sans lumière pour ne pas gaspiller la précieuse électricité produite par le toit, le couple travaille méthodiquement à son autonomie. Le piano et les chats accueillent le voisinage du Baduf pour des veillées tissées serrées. L’été, les woofers viennent prêter main forte, et s’abreuver à la source de ce qui est en train de faire école. Sauvagines sort à son tour chez les bons libraires.

Encabanée était de ces Bildungsroman performatifs, qui forgent son auteur en même temps que son héros. Première saucée dans le monde de l’édition, petit opus sautillant entre harangues scandalisées et bouffées oniriques, ponctué d’incontournables tributs à ses ancêtres littéraires, on lui pardonnait volontiers ses petites butées juvéniles. Sauvagines est plus abouti : Gabrielle a relevé le défi de la narration romanesque, ficelant une intrigue enlevante, se frottant au polar, sans rien perdre de son côté manifesto.

Battures, lancement de Sauvagines, Kamouraska. Crédit Julie Houde-Audet
Battures, Kamouraska. Crédit Julie Houde-Audet

Son écriture ne s’est pas assagie pour autant, elle s’est densifiée dans un rapport amoureux au territoire, si fusionnel que l’odeur d’humus exhale de chaque page. L’épais journal charrie avec lui un attachement sensuel et humble à la Nature, qui ne quitte jamais sa majuscule. Gabrielle égrène dans la trame ses professions de foi, que je l’ai vu décliner au quotidien avec une application monacale qui n’exclut pas pour autant doutes et contradictions. Entêtée, diront certains. Cohérente, à mes yeux, et épanouie, car c’est bien ce qui irradie de sa personne et de son œuvre.

lancement de Sauvagines
Sauvagines, crédit Julie Houde-Audet

Gabrielle mène un combat, et nous entraîne sur ses fronts : le respect de la faune et de ses habitats, de nos ancêtres connaissants, surtout ceux, premières nations, qu’on a honteusement spoliés, la dénonciation des féminicides et autres outrages faits aux femmes et aux forêts, asservies et exploitées – parallèle à la base de la pensée écoféministe. Sans surprise au regard de ces causes, métaphores filées dans les récits enchâssés des deux héroïnes, le ton n’est ni primesautier, ni guilleret.

Que sommes-nous sans cette fleur de peau qui tressaille face aux gestes de cruauté banalisée, sinon des bêtes nous aussi, des sans-coeur-ni-tête? […]Dans un monde mené par l’argent, il est difficile de faire valoir au ministre la valeur réelle d’un lynx roux vivant dans son habitat ou d’un pin blanc centenaire debout quand, de l’autre côté du bureau, on vous a produit des rapports de retombées économiques avec des schémas de dépenses annuelles qui vous déculpabiliseront d’annuler les quotas de piégeage une fois pour toutes.

Souvent sombre et tranchant, il n’est pas accablant pour autant. Les rebondissements de l’histoire, rythmée par des chapitres courts parfaitement titrés, des dessins évocateurs1, et refermée par une conclusion magistrale, rendent la lecture magnétique. En amont de l’écriture, on devine de minutieuses recherches documentaires pour enrichir la connaissance et l’expérience intimes des lieux et des rôles. Ce souci de réalisme entre parfois en compétition avec la nature fictionnelle de l’œuvre, en laissant saillir quelques invraisemblances.

la cabane de gros pin
Cabane de Gros Pin. Crédit Gabrielle Filteau-Chiba

Emportés par les pages qu’on engouffre goulûment, elles agissent comme autant de rappels à l’ordre : nous lisons bien un roman, aussi ancré dans le réel soit-il, et celui-ci respecte les conventions du genre. Gabrielle sait garder le lecteur en haleine tout en lui distillant un amour mobilisant pour son pays, et cette alliance entre l’écriture et le message est particulièrement réussie. On hâte la lecture, au détour de passages haletants, ou on la savoure, non pas rebuté par les phrases saturées de sens qui forcent la relecture, mais désireux de prolonger le plaisir en s’imprégnant de tout ce que Gabrielle nous donne à goûter.

Un huard trahit son lac au loin. L’eau est tranquille et lisse comme une glace. Plainte aérienne du gardien des sommeils. Son oeil sang me voit, l’air de dire de me tenir loin de ces lieux hantés par les sauvagines tombées. Mais mes pieds avancent seuls vers elles, de trace en trace sur la ligne de trappe du braconnier, comme si elles m’appelaient et voulaient être trouvées. Elles qui volent, gambadent et bondissent le long des rives, des étangs et des marais. Riches pelleteries, disaient les colons de leurs dépouilles embaumées de fumée d’écorces. Chaudes peaux des gibiers d’eau, trophées de fourrure ornant lits d’amour et manteaux. Reines des contrées douces et salées, sauvagines, vous serez vengées.

Elle s’est ensauvagée, ma Gabrielle, à force de vivre à son rythme et de parler sa langue, le terroir la traverse maintenant et elle s’en fait la fidèle interprète. Sa plume nous entraîne avec elle dans des territoires sauvages bien que bafoués, qu’on ne peut qu’aimer à sa suite. Car son propos n’a rien des monologues de l’ermite, et sait nous concerner, quelle que soit notre proximité de corps et de cœur avec la nature. Les pieds dans la tourbe, les mains cornées par la houe et rougies par le nordet, Gabrielle tient un discours éminemment politique. Par sa procuration, on touche à l’universel, à ces communs qu’on devrait tous, vent debout, défendre avec la même âpreté.

1Gabrielle vend ses dessins, et notamment de magnifiques cahiers de coloriage parent-enfant, « Mama Granola ». Contactez-la!

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