Youth

 

Voilà un film magistralement mis en scène et scénarisé qui me fait hisser Sorrentino dans mon petit Panthéon personnel des cinéastes que j’irai voir systématiquement. Il est de ceux dont on sort avec le goût d’y retourner très vite, convaincus que chaque séance nous livrerait un peu plus du riche contenu que chaque scène recèle et dévoile délicieusement. Il me laisse avec le même éblouissement que Pina, la même exhortation à danser sa vie.

Le synopsis est très bref : deux amis octogénaires réfléchissent – et nous donnent à réfléchir – au sens de leurs vies qui s’étiolent, dans un luxueux hôtel des Alpes suisses. Mais cette apparente simplicité ne rend pas justice au foisonnement artistique et émotionnel du film, porté par des acteurs extraordinaires (Michael Caine, Rachel Weisz, Jane Fonda) et une mise en scène prodigieuse, misant tout sur la suggestivité des prises de vue minutieusement élaborées et agencées avec rythme.

Ce drôle de huit-clos permet une exposition très concentrée et éloquente de ce que ses pensionnaires donnent à voir et à penser de leur rapport à leur propre vie. Dans cette cage dorée où les massages, les séances au spa, les checks ups médicaux et les spectacles futiles ponctuent le séjour, les hôtes semblent hors du temps, but certain de leur retraite, mais inéluctablement rattrapés et dévorés par cette roue qui, comme le plateau sur lequel des artistes médiocres se succèdent chaque soir, tourne et les confronte à leur décrépitude, à l’héritage qu’ils laisseront aux leurs et à la société, à leurs prises de conscience sur ce que furent leurs relations et leurs trajectoires professionnelles.

Nos deux héros observent et sont observés minutieusement par leurs congénères, derrière une impassibilité de façade. Car derrière leurs journaux, leur tasse de café, ou leur serviette de bain dévoilant plus ou moins de leur anatomie, tout ce petit monde se scrute et se compare. Fred fut un compositeur à la renommée internationale, qui y a mis un terme au point de refuser même une sollicitation de la Reine. Mick est un réalisateur travaillant sur ce qui sera son testament cinématographique. L’un poursuivra son œuvre malgré lui, l’autre y mettra un point final anticipé. Chaque vieillard est entouré de jeunesse : Jeff de sa fille, son agente, qui le confronte violemment dans son rôle de père, et Mick d’une horde de jeunes loups qui l’assistent dans sa création. Dans les alpages ou au petit déjeuner, ils revisitent leurs soixante ans d’amitié. Chacun est en prise avec ses propres affres liées au vieillissement et à la postérité.

Tout le talent de Sorrentino explose dans sa manière unique de transcender les visages disgracieux pour en livrer la beauté d’une humanité touchante. La ligne subjective entre laideur et splendeur, grotesque et émouvant, se trouble et se déplace au gré des désirs qui jaillissent des ridules, des oreilles décollées et des grains de peau imparfaits et qui finissent par transcender avec poésie la bouffonnerie. Sorrentino filme de si près que nous sommes assourdis par le bavardage des visages et des gestes. La succession des tableaux, des échanges croustillants, des silences, des contrastes de couleurs, de corps et d’âges est très impressionnante et constitue une vibrante narration, à l’intérieur d’un cadre spatio-temporel très étriqué. Sorrentino joue magnifiquement à l’intérieur des conventions cinématographiques. Il les triture suffisamment pour nous bouleverser et nous renvoyer le questionnement existentiel de ses personnages, sans jamais nous perdre ni fêler le bel ensemble qu’il compose. Comment faire le meilleur usage du temps qu’il nous est imparti sur terre, voilà comment Sorrentino actualise la réflexion de Platon dans le Gorgias. De toute beauté et profondément concernant.

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