Chronique de Petrozavodsk

La pluie qui fouettait violemment les vitres et les noyait de grandes coulées obliques ralentit puis s’arrête avec le train. Le quai fumant d’humidité nous reçoit. On secoue nos corps engourdis. Je me retourne sur les paumes et les nez pressés contre la fenêtre, ceux-là poursuivent jusqu’à Moscou. Les proportions du hall de gare, avec ses colonnes de marbre dont je ne peux même pas embrasser la circonférence, sont démesurées. Décalées. On ne se bouscule pas à Petrozavodsk.

Les dames pipi interrompent leur discussion pour me jeter un œil inquisiteur. L’une des deux se dévoue pour étirer le cou hors de la loge. Pas question de resquiller, je vais bien sûr donner mon écot. Ces boulots ingrats maintiennent en vie bon nombre de babouchkas, dont les retraites se sont écroulées avec le régime. Mais le raffinement communiste à créer des emplois irrationnels afin de mettre tout le monde au travail lui a survécu, et nargue l’exigence capitaliste de rentabilité. Elles font leur métier avec zèle, qu’elles observent d’une minuscule cabine les usagers du métro quittant l’interminable escalier mécanique, 60 mètres plus bas et dix minutes après les tourniquets, ou qu’elles noircissent des grilles de sudoku dans chaque salle de chaque musée du pays. Elles s’activent pour justifier leur poste, se précipitant au devant des rares visiteurs pour éclairer les collections, soufflant dans les nuques, remettant les brebis égarées dans le droit chemin si elles s’avisent de dévier du sens officiel de la visite.

Les femmes russes n’ont pas le choix. Elles doivent s’accommoder du libéralisme qui les oublie, et d’hommes prompts à prendre la fuite. Telle adolescente, son bébé en bandoulière, embrasse son père avant de monter dans le train. Toutes ces grands-mères assoupies près d’un landau dans les parcs. Courageuses trentenaires qui élèvent un enfant unique, fruit d’une courte histoire ou d’un accident. Le matriarcat est une nécessité. Mais de la poule ou de l’œuf, qui a commencé ? Les générations soudées de femmes font-elles peur, les hommes sont-ils lâches ?

Zélées, mes dames pipi ne le sont pas franchement. Leur mission doit se limiter aux vasques des lavabos, à en juger par le contraste avec les toilettes turques, répugnantes et dangereusement glissantes.

La perspective Lénine s’élance en bas des escaliers et court jusqu’aux rives du lac Onega. Nikita compte vraisemblablement sur notre débrouillardise pour trouver sa rue. Je croise les doigts pour qu’on ne le tire pas du lit. A droite, puis toujours tout droit, après le pont, vous verrez le stade, vous y serez alors. Nous longeons les flaques, demandant confirmation du chemin tous les deux cents mètres, ah, voilà le pont, mais il n’en finit plus, dis donc, c’est plus loin que prévu, les sacs nous tirent les épaules en arrière et les armatures pèsent sur nos hanches. Je me sens tortue et fatiguée. Un chat déboule, une souris dans la gueule. Les couinements me glacent le sang. Ces cris suraigus évoquent la conscience d’une mort imminente, et c’est insoutenable. Brrr. Finir broyée par la mâchoire de son prédateur, et le savoir surtout, c’est atroce.

On tourne un bon moment entre les blocs avant de se résoudre à appeler Nikita. Allure dégingandée, crête floue qui résiste à l’affiliation, petits yeux encore lourds de sommeil derrière la monture design. La veille fut un peu trop arrosée et notre homme n’est pas au mieux de sa forme. Il a eu le temps de passer un T-shirt violet à manches longues, un gros lapin sur le poitrail clamant mon destin c’est le boudin. Cadeau de sa sœur, à Paris depuis dix ans. Il articule lentement un anglais sans faute, visiblement appris sur les bancs de la fac locale plutôt que dans l’autre empire, là-bas, celui qui a gagné. Il boîte un peu, marche voûté, et je devine à la discrète cicatrice au-dessus de la lèvre supérieure qu’elle a chassé un bec-de-lièvre.

Les immeubles russes sont de vraies forteresses gardées par des codes successifs, des serrures élaborées qui cliquent et claquent, et des portes en double exemplaire. La cage d’escalier honore ses promesses : odeur de moisi et crasse incrustée. Dissuasif, mais on a appris à ne plus rien en déduire de l’état des appartements. Ils sont toujours plus accueillants et lumineux que les parties communes, aussi décrépis soient-ils. Les canalisations implorent d’être rénovées, les murs ne cachent plus leurs moellons, les plaques de linoléum sont disjointes et rebiquent. Mais ça sent les blinis, et on sature l’espace de buffets colossaux, de photos, de chiens en porcelaine et de tasses mafflues.

Nikita vit avec sa mère. Elle rentre juste de la datcha – y retourne demain – ne voulait pas nous manquer. Rondouillarde et d’une jovialité irrésistible, elle a tôt fait de nous asseoir autour de la petite table d’appoint, coincés entre la télé et la poubelle. Les cuisines russes sont exiguës, le salon, lorsqu’il y en a un, se convertit en salle à manger pour les grandes occasions. Même engorgement sur le mètre carré de bois recouvert de toile cirée, on range nos coudes bien serrés le long des côtes, à défaut de leur trouver une place entre les pots de confiture, le miel, le ketchup, l’indispensable mayonnaise, les croque-monsieur fumants, les lamelles de fromage, les gâteaux secs, et, last but not least, l’indispensable thé noir rallongé d’eau bouillante.

Les parents de Nikita ont gracieusement reçu ce logement du Parti. Sans conteste le plus salubre des appartements qu’on a visités jusqu’à présent. Encore un foyer dont le père a déserté, et d’où les enfants ne partent plus. Les études sont terminées depuis un bon bout de temps, mais les salaires sont bien trop bas pour pouvoir prendre son indépendance. Un chargé de cours à l’université peut espérer gagner 150 euros par mois pour 26 heures d’enseignement hebdomadaires. La motivation pour prendre son envol manque aussi, comprend-on aux compétences pratiques assez limitées de Nikita. Je ne m’y connais pas trop en poulet, alors j’ai pris ça, avoue-t-il en complétant nos courses de deux poitrines supplémentaires. Je repousse diplomatiquement le vinaigre d’alcool qu’il a sorti pour la vinaigrette, lui préfère un citron.

Ils admettent ne plus très bien savoir pourquoi, mais les Russes ne boivent pas l’eau du robinet. Ils ne boivent pas d’eau tout court, aiment-ils préciser avec une autodérision un peu excessive, le thé demande certes un peu plus de tempérance que l’alcool à la descente, mais il est servi à toute heure du jour ou de la nuit. Le mal russe, comme ils l’appellent eux-mêmes, ne décime pas non plus les foules, on se plaît un peu trop à l’Ouest à prendre les Russes pour une horde de soûlards. Certains préparent un petit bocal d’eau bouillie, au cas où, posé sur le rebord de la fenêtre. Chez Nikita on remplit des bombonnes d’eau de source, qu’on aligne sur le balcon, sous la corde à linge.

Il fait bon marcher à la fraîche, à condition de s’être soigneusement oints de lotion anti-moustique au préalable. La formule familiale est bien trop gentille pour impressionner les monstres ailés qui nous assaillent dès qu’on met le nez dehors. On comprend mieux pourquoi toutes les fenêtres sont équipées de moustiquaires. On sent à son pas mécanique que Nikita effectue avec nous son pèlerinage quotidien. Les berges du lac mais d’abord un crochet par le parc, pour retrouver Grishka et Misha devant le monumental bloc de pierre rectangulaire. Éloge du communisme, un jour ils ont décidé de graver ces faces ridicules, on l’aimait mieux avant, nu, éloquent dans toute sa masse. La bière descend. On dirait que je me fonds dans la roche. Pas assez de testostérone pour participer à la conversation. Grishka est kazakh, comme le grand-père de Nikita, qui a pris racine ici après avoir fait la guerre sur le front de l’est. L’URSS se perpétue dans le métissage génétique et dans le fort intérieur des jeunes qui ne se rappellent pas de sa chute, mais dont les oreilles bourdonnent de récits. Les gens étaient plus gentils avant. Et puis l’État s’occupait de toi, si tu étais alcoolique, il venait avec un appartement et un boulot te botter le derrière, il ne te lâchait pas jusqu’à ce que tu sois guéri. Aujourd’hui on s’en fout de toi.

Des regrets ? Ça non. Cet État éducateur veillait aussi à doser la liberté de ses pupilles. Se rendre à la ville voisine exigeait d’en informer les autorités et de dérouler une liste de justificatifs. Franchir une frontière ? Impensable, et puis pourquoi faire ? L’Union, un monde en soi, il y en a pour tous les goûts, mer Noire ou Blanche, lacs, toundra sibérienne, métropoles, pour peu qu’on se donne la peine d’obtenir la permission de bouger. Aujourd’hui, on peut rogner sur l’indépendance, recevoir sa copine dans sa chambre d’ado, et bidouiller au black plutôt que de cotiser pour sa retraite, mais renoncer à son visa Shengen, à Disneyworld et à la tour Eiffel, hors de question. L’émigration définitive ne séduit plus tellement. Le privé a de quoi satisfaire l’appétit des plus rusés. Ils ont les coudées franches dans une société qui renâcle toujours à composer avec la liberté et qui redoute ses propres excès. Le collectif décharge de bien des responsabilités et grise un peuple qui se vit encore comme un empire.

Quelques bières et beaucoup de cloques plus tard, la maman nous ouvre grand ses ailes et le clic-clac. Un strudel aux pommes et aux canneberges et trois tasses nous attendent dans la cuisine.

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